Démantèlement nucléaire : au cœur des enjeux techniques et stratégiques des études d'ingénierie

Paroles d’experts
•  Publié le
Tuesday
21
April
2026

Alors que de nombreuses installations nucléaires arrivent en fin de vie, le démantèlement s’impose comme un enjeu industriel majeur pour les décennies à venir. Défi technique, réglementaire et environnemental, il exige une préparation rigoureuse et une maîtrise fine des risques. Les études de démantèlement, pilotées en maîtrise d’œuvre (MOE), sont déterminantes pour garantir la sûreté, optimiser les opérations et maîtriser coûts et délais.

Aujourd’hui, nous donnons la parole à Gabriel, ingénieur en démantèlement nucléaire, intervenu en MOE puis en MOA sur un même projet, et à Olivier Leclerc, responsable d’agence chez agap2 et expert du secteur. Deux regards croisés, une même conviction : la phase d’études est un levier clé de réussite.

Le démantèlement nucléaire : un défi d'ingénierie avant tout

Le démantèlement nucléaire est un projet de grande ampleur, parfois long et complexe, avec des spécificités qui lui sont propres. On peut citer notamment la gestion d’interventions en milieu radioactif, qui impose des modes opératoires spécifiques (travail en zones contrôlées, recours à larobotisation), la caractérisation souvent incertaine de l’état des installations après plusieurs décennies d’exploitation, ainsi que la gestion, le conditionnement et la traçabilité de déchets radioactifs dans un cadre de sûreté particulièrement exigeant.

Le point dur de cet exercice provient du fait que la quasi-totalité des installations actuellement en cours de démantèlement ont été conçues et construites sans que leur fin de vie ait été réellement anticipée. On parle d'installations datant des années 50, 60, parfois 70 - à une époque où l'objectif était de produire, d'enrichir, ou d'alimenter les programmes nucléaires civil et militaire français.

"Les installations ont été conçues et construites dans les années 1960 à 1980, où la priorité était avant tout la production. La question du démantèlement n’était alors pas intégrée dans les réflexions de conception, car elle ne s’est véritablement structurée en France que plusieurs décennies plus tard." — Gabriel, ingénieur démantèlement nucléaire.

Résultat : on démantèle aujourd’hui des installations dont les caractéristiques sont parfois mal connues, avec une documentation incomplète ou obsolète, et sans retour direct des concepteurs. C’est ce que Gabriel appelle la « perte de mémoire », à la fois documentaire et humaine, au cœur des projets de démantèlement.

En France, le cadre est fixé par l’article L.593 du code de l’environnement. La loi de 2006 impose aux exploitants de provisionner les fonds et de démontrer leur capacité à démanteler. Depuis 2025, l’ASNR (Autorité de Sûreté Nucléaire et de Radioprotection), issue de la fusion ASN-IRSN, veille à l’application de ces exigences. Mais ce cadre évolue, et sur des projets étalés sur des décennies, cela peut impacter les choix technico-économiques.

Enfin, le démantèlement dépasse l’obligation légale : il reflète la maturité industrielle de la filière. Sa capacité à gérer tout le cycle de vie des installations conditionne la confiance des citoyens et des décideurs, et donc les perspectives de nouveaux projets.

Les études comme facteur clé de succès : le rôle décisif de la MOE

Si le démantèlement est une opération de grande complexité, c'est en amont, dans la phase d'études, que se jouent les choix structurants du projet. C'est là que se définissent les scénarios, que s'évaluent les risques, et que se construisent les trajectoires d'intervention.

"Pour moi, le rôle des études, c'est de permettre la réalisation du démantèlement dans les conditions les plus optimales en termes de maîtrise des risques, de respect de la réglementation, de faisabilité technico-économique et de délai." - Gabriel, ingénieur démantèlement nucléaire.

La maîtrise d’œuvre intervient alors comme un véritable intégrateur technique. Elle traduit ces orientations en dispositifs concrets : investigations de terrain, analyses de risques approfondies, élaboration de scénarios détaillés et production des livrables techniques nécessaires à la prise de décision.

La phase d’étude se traduit par la production de livrables structurants : définition des scénarios de démantèlement, estimation des coûts et des délais, analyses de risques, ainsi que des investigations complémentaires pour affiner la connaissance des installations.

"Les études constituent avant tout un travail d’anticipation. Les installations n’ayant pas été conçues pour être démantelées, il n’existe pas de méthode de démontage prédéfinie. Toute la complexité réside dans la capacité à structurer des scénarios fiables à partir d’hypothèses, souvent nombreuses, qu’il faut sans cesse challenger." - Olivier Leclerc, responsable d'agence, expert nucléaire.

Olivier illustre ce risque avec un exemple terrain particulièrement parlant : sur une installation, lors d'une opération de découpe d'un mur, des intervenants ont sectionné l'alimentation électrique de la détection incendie, un câble absent des plans. Conséquence : un événement significatif en termes de sûreté, qui aurait pu être évité si les études amont avaient permis d'identifier ce câble. C'est précisément le type d'aléa que la phase d'étude cherche à prévenir.

Cas concret : démantèlement de l’usine Georges Besse 1 (Orano Tricastin)

Sur le site du Tricastin, le démantèlement del’usine Georges Besse 1 constitue l’un des projets industriels les pluscomplexes de la filière.

Quelques ordres de grandeur illustrent cette complexité :

  • plusieurs centaines de milliers de tonnes d’équipements à traiter,
  • des milliers de kilomètres de tuyauteries,
  • une multiplicité de bâtiments et d’installations interconnectées.

Dans ce cadre, Gabriel est intervenu sur des études de scénarios de démantèlement, avec un enjeu clé : arbitrer entre stratégies techniques selon les contraintes radiologiques et industrielles.

Ses missions ont couvert la définition de scénarios sur certaines zones, la consolidation des données (caractérisation des réseaux, identification de matériaux sensibles) et la réalisation d’études transverses : analyses coûts-délais, dimensionnement de dispositifs ou évaluation des contraintes thermiques.

Au-delà de la technique, ce projet illustre la réalité du démantèlement : une ingénierie de terrain, fondée sur des interactions constantes avec exploitants, experts et entreprises spécialisées. Cette articulation entre études et opérationnel conditionne la robustesse des scénarios et la maîtrise des risques.

Intégrer l’incertitude et les risques dans la conception des scénarios de démantèlement

Dans un projet de démantèlement, l'incertitude n'est pas un risque parmi d'autres, c'est la condition de travail permanente. La perte de mémoire sur l'état des installations, l'absence de plans fiables, les données d'entrée incomplètes ou erronées : autant de réalités quotidiennes que les équipes d'étude doivent apprendre à apprivoiser.

"Notre principal enjeu, c’est la perte de mémoiredes installations. Nous passons beaucoup de temps à faire de l’archéologieindustrielle, à formuler des hypothèses et à mener des investigations pour fiabiliser les bases du scénario. Car un scénario construit sur de mauvaises données se traduit inévitablement par des écarts majeurs en phase opérationnelle." - Gabriel, ingénieur démantèlement nucléaire.

Face à cette réalité, deux postures s’imposent : formuler des hypothèses solidement documentées et lancer des investigations lorsque les incertitudes sont trop fortes. Celles-ci peuvent concerner la tenue du génie civil, la caractérisation radiologique ou le tracé de réseaux mal documentés.

Les contraintes techniques complexifient encore les choix : certains outils de découpe sont proscrits pour des risques incendie, tandis que l’usage d’eau ou de tenues spécifiques peut contrevenir aux règles de sûreté. Ces exemples illustrent la multiplicité des paramètres à intégrer dans les stratégies d’intervention.

"Il est essentiel d’adapter, dès l’amont, les techniques d’intervention à l’ensemble des contraintes existantes. Qu’il s’agisse de ventilation, d’amiante, de sûreté ou de risque incendie, les paramètres à intégrer sont multiples et couvrent des domaines très variés." - Gabriel, ingénieur démantèlement nucléaire

Pour fiabiliser les scénarios dans ce contexte, la méthode repose sur plusieurs pratiques structurantes : des revues de conception régulières avec le client et des experts multidisciplinaires, mais aussi un cadrage fort dès l’amont par les exigences de sûreté.

L’approche ne consiste pas à concevoir un scénario unique que l’on cherche ensuite à valider, mais à construire plusieurs scénarios reposant sur des hypothèses différentes, compatibles avec ces contraintes initiales, puis à les comparer selon des critères technico-économiques, de sûreté ou encore de faisabilité, afin de converger vers le meilleur compromis.

Coordination et pilotage de projets complexes

Un projet de démantèlement est, par nature, multi-acteurs. L’exploitant nucléaire, responsable légal, assure la maîtrise d’ouvrage (MOA) et s’appuie sur une maîtrise d’œuvre (MOE), souvent spécialisée, pour piloter les études et coordonner les intervenants. Autour de ce binôme gravitent experts métiers (sûreté, ventilation, électricité, amiante…), sous-traitants et partenaires comme agap2 nucléaire, apportant une expertise pointue sur les phases critiques.

La coordination est particulièrement exigeante en raison des contraintes réglementaires et de sûreté à chaque étape. Le déplacement d’un fût de déchets, par exemple, suppose de vérifier la conformité du nouveau stockage. Chaque décision fait l’objet d’une remontée d’information structurée du terrain vers la MOE puis la MOA, dans une logique de pilotage rigoureux. Les équipes peuvent aussi intervenir en appui de la MOA, notamment en supervision.

Cette coordination repose sur des outils et rituels éprouvés : réunions hebdomadaires, échanges avec les experts, revues de conception, rapports de fin d’intervention. Leur régularité est essentielle sur des projets longs - parfois plusieurs décennies, où équipes technologies et référentiels évoluent.

Vision d'expert : un enjeu de filière, une opportunité pour ceux qui s'y préparent

Le démantèlement nucléaire est à l'aube d'une croissance significative. En France, les 56 réacteurs du parc actuel enexploitation (hors EPR) ont été construits dans une fenêtre de vingt ans. Par conséquent leur mise à l’arrêt définitive interviendra concomitament dans cette même fenêtre. C’est l’effet falaise.

Le résultat : un volume de travail considérable qui devra être absorbé sur une période relativement courte, alors même que de nouveaux réacteurs sont envisagés ou en construction.

"Le parc nucléaire a été construit sur une période très concentrée. Concrètement, cela veut dire que des dizaines de réacteurs et d’installations arriveront en fin de presque simultanément. La filière va devoir absorber un effet falaise générant une charge de travail massive, tout en continuant à porter de nouveaux projets." - Gabriel, ingénieur démantèlement nucléaire.

Une bonne nouvelle dans ce défi : l’effet de série. Contrairement aux installations historiques souvent uniques, les réacteurs du parc EDF reposent sur une même licence et présentent une forte homogénéité. Les méthodologies des premiers démantèlements peuvent donc être capitalisées et industrialisées.

C’est là que la digitalisation et la simulation prennent tout leur sens : les jumeaux numériques, déjà testés au CEA de Marcoule, permettent de modéliser les installations, d’anticiper les interventions, de tester les procédures et de former les équipes. La simulation est aussi utilisée pour calculer les doses de rayonnement et gérer les flux de déchets. Quant à la robotique, déjà présente, son déploiement devrait s’accélérer.

Dans un secteur où la complexité est la règle et oùles marges d'erreur sont quasi nulles, la qualité des études amont n'est pas une option. C'est le fondement sur lequel tout le reste repose.

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