
Dans un marché du conseil en ingénierie plus tendu, la croissance ne suffit plus à juger la performance d’une entreprise. Pourtant, figurer dans des classements comme le FT1000 ou les Champions de la Croissance reste un signal fort. Que révèle cette présence dans le contexte actuel ?
Le marché du conseil en ingénierie connaît depuis plusieurs années un ralentissement marqué : pression sur les marges, cycles d’investissement plus longs, concurrence accrue entre acteurs. Maintenir une trajectoire de croissance devient plus difficile. Dans ce contexte plus exigeant, certaines entreprises parviennent néanmoins à maintenir leur dynamique : un signal de solidité d’autant plus significatif.
La présence dans des classements comme le FT1000 ou les Champions de la Croissance ne se lit plus uniquement comme un indicateur de performance passée, mais comme le reflet d’une capacité à s’adapter et à rester en mouvement dans un environnement instable. Pour comprendre ce que cela révèle, il faut la replacer dans le contexte actuel du marché du conseil en ingénierie. Eclairage avec Julien Cuccaro, Directeur France adjoint d’agap2.
« Le conseil en ingénierie reste un secteur cyclique, mais la complexité du marché actuel change la donne » J.Cuccaro
À la suite de la croissance post-COVID, les cycles d’investissement industriel ralentissent dans plusieurs secteurs clés. Les marges se resserrent, la différenciation entre acteurs s’atténue dans un environnement de plus en plus concurrentiel, et les recrutements se tendent. Dans ce contexte, la capacité d’adaptation devient un facteur déterminant : ajuster rapidement ses priorités, réorienter ses activités et maintenir ses investissements malgré l’incertitude.
Cette année, agap2 figure dans deux classements de référence : les Champions de la Croissance des Échos et le FT1000 du Financial Times. Au vu de la situation, cette présence est plus exigeante que jamais. Cela traduit moins une croissance passée qu’une capacité à maintenir une dynamique dans un environnement sous pression.
D’après J.Cuccaro, « aujourd’hui, les acteurs qui tirent leur épingle du jeu sont ceux qui savent lire rapidement les évolutions, réorienter leurs priorités et ajuster leur stratégie sans inertie. Cette capacité d’adaptation repose en grande partie sur la proximité terrain, qui permet d’anticiper plus vite les signaux faibles et de rester aligné avec les enjeux clients.
L’autre point clé, c’est la capacité à rester en mouvement et à continuer d’investir. Dans un contexte plus incertain, certains acteurs ralentissent leurs investissements. À l’inverse, maintenir ses efforts sur les compétences avec des plans de recrutement, le développement commercial en ouvrant de nouveaux périmètres ou encore l’innovation grâce à l’Intelligence Artificielle, permet de construire une trajectoire plus durable et de se positionner sur les opportunités à venir.
C’est cette combinaison entre adaptation continue et logique d’investissement qui donne aujourd’hui leur véritable sens à ces classements. Mais concrètement, quels sont les facteurs qui permettent aux acteurs de tenir dans la durée ? »
« Notre solidité repose sur une combinaison entre exigence opérationnelle et modèle entrepreneurial » J.Cuccaro
La résilience d’une société de conseil en ingénierie repose rarement sur un seul facteur. Elle tient à une combinaison : la capacité à décider vite, la proximité avec le terrain, et la volonté d’investir quand d’autres se rétractent.
Quels sont les facteurs concrets qui expliquent selon toi la solidité d’agap2 dans le temps ?
J.Cuccaro : « D’abord, la proximité terrain. Le maillage territorial d’agap2 permet de rester en prise directe avec les réalités des projets, au plus près des équipes comme des clients. Cette proximité s’appuie sur une culture de l’échange qui favorise la circulation rapide de l’information, le partage des contraintes opérationnelles et la prise de décision sans inertie. Ce fonctionnement permet d’anticiper les difficultés et d’ajuster les actions en temps réel.
A cela s’ajoute un modèle entrepreneurial. On a construit agap2 en donnant beaucoup d’autonomie à nos équipes et à nos managers, tout en gardant une vision stratégique claire. Cette logique s’inscrit dans un principe de liberté et de responsabilité : chacun et chacune a la capacité de décider et d’agir, au plus près du terrain. Cela favorise la réactivité et nous permet de prendre des décisions sans inertie et rapidement tout en étant alignés avec les enjeux globaux de l’entreprise.
De plus, l’indépendance de l’entreprise constitue un autre facteur structurant. Nous sommes directement gérés par nos fondateurs, ce qui constitue une réelle différence face aux autres acteurs du marché. Notre indépendance garantit des décisions rapides, une vision long terme et une proximité réelle avec nos équipes et nos clients.
Enfin, la combinaison d’une double culture ingénierie et digitale, d’un ancrage européen solide et d’un positionnement multi-sectoriel sur des industries clés pour la souveraineté européenne, renforce la capacité d’agap2 à s’adapter aux cycles de ses différents marchés.
Ce n’est pas un élément isolé qui fait la différence, mais la cohérence de l’ensemble et sa capacité à tenir dans la durée. Et au-delà de ces modèles, une autre évolution s’impose aujourd’hui : celle des compétences mobilisées sur les projets d’ingénierie. »
« Être bon techniquement ne suffit plus : la valeur se joue dans la compréhension globale des enjeux et des problématiques de nos clients » J.Cuccaro
Dans le conseil en ingénierie, ce qui évolue aujourd’hui, ce n’est pas seulement le profil des ingénieurs, mais la nature même des projets. Plus complexes, plus transverses et plus contraints, ils exigent des acteurs capables de dépasser la seule expertise technique.
Les attentes s’élargissent : les profils doivent désormais être capables d’intervenir sur des enjeux plus transverses, au croisement du technique et de l’opérationnel. Une évolution visible dans le marché de l’emploi des ingénieurs (que nous avons analysé avec HelloWork) mais qui dépasse largement le cadre du recrutement
J.Cuccaro : « Oui, clairement. L’expertise technique reste le socle de notre métier : mais elle n’est plus suffisante à elle seule. Les entreprises attendent aujourd’hui des partenaires qui comprennent leurs enjeux industriels, technologiques et organisationnels dans leur globalité.
Cela passe par la compréhension des enjeux business, la capacité à s’adapter à des environnements en transformation et la contribution à la performance globale des projets. Concrètement cela permet de mieux gérer les contraintes opérationnelles des projets (planning, budget, coordination…) afin de contribuer directement à la performance globale des programmes.
Et contrairement à ce qu’on pourrait penser, dans un contexte où l’IA prend de plus en plus de place, les compétences humaines prennent elles aussi plus d’importance : l’adaptabilité, la communication, l’esprit d’équipe. Les projets sont de plus en plus collaboratifs et multidisciplinaires. Notre enjeu, c’est de continuer à former des experts techniques, mais aussi des ingénieurs qui ont une vraie vision projet et qui comprennent les enjeux industriels de leurs clients. »
Selon Julien Cuccaro, dans un secteur aussi tendu qu’aujourd’hui, la croissance passée « ne garantit rien. Ce que ces classements capturent, au-delà des chiffres, c’est une méthode : rester proche du terrain, continuer à investir même quand ce n’est pas confortable, ne pas rester sur ses acquis. »
Dans le conseil en ingénierie, la vraie question n’est peut-être plus “qui croît ?” mais “qui tient ?”. Et ceux qui tiennent aujourd’hui sont aussi ceux qui, demain, continueront d’avancer, en assumant de prendre des décisions, d’investir et d’oser, même dans l’incertitude.