Cœur artificiel : où en est-on aujourd’hui ?

Paroles d’experts
•  Publié le
Wednesday
25
March
2026

Face à la pénurie de greffons cardiaques et à l’augmentation des cas d’insuffisance cardiaque terminale, le cœur artificiel s’impose progressivement comme une alternative crédible pour maintenir les patients en vie en attendant une transplantation et, à terme, peut-être la remplacer.

Pour mieux comprendre les enjeux technologiques, cliniques et industriels liés à cette innovation de rupture, agap2 a interviewé Pauline Devaux, spécialiste clinique au plus près du terrain hospitalier.

Décryptage des enjeux technologiques et cliniques avec Pauline Devaux, spécialiste clinique.

Pauline, pourquoi le cœur artificiel est-il devenu un enjeu majeur aujourd’hui ?

« Il y a de moins en moins de greffes cardiaques, alors que le nombre de patients en insuffisance cardiaque terminale augmente. Les patients arrivent souvent très dégradés sur liste d’attente. Le cœur artificiel permet de leur donner du temps, de stabiliser leur état et de les maintenir en vie en attendant une transplantation. »

D’un point de vue technologique, qu’est-ce qui distingue le cœur artificiel des autres assistances cardiaques ?

« Il s’agit d’un cœur artificiel total biventriculaire : on remplace les deux ventricules. Contrairement à certaines assistances à flux continu, notre dispositif génère un flux pulsatile, proche du fonctionnement d’un cœur natif. Ce choix technologique vise à se rapprocher au maximum de la physiologie humaine, afin d’améliorer la tolérance du dispositif sur le long terme. »

Vous parlez de 3 caractéristiques clés de ce dispositif : la pulsatilité, l’autorégulation, et hémocompatibilité. Pourquoi sont-elles essentielles ?

« La pulsatilité permet de reproduire une courbe artérielle très proche de celle d’un cœur naturel. L’autorégulation repose sur des capteurs de pression : la prothèse adapte automatiquement le débit cardiaque en fonction de l’effort du patient. Enfin, l’hémocompatibilité est assurée grâce à des matériaux biologiques, comme le péricarde bovin, pour limiter l’agression du sang et réduire les besoins en anticoagulation. Ces trois caractéristiques traduisent une ambition forte : allier performance technologique et sécurité clinique. »

On imagine souvent un quotidien très contraint pour les patients vivant avec un cœur artificiel. Qu’en est-il réellement ?

« Les patients peuvent rentrer chez eux et reprendre une vie relativement normale : marcher, jardiner, voyager, conduire. Le dispositif externe fonctionne avec des batteries offrant plusieurs heures d’autonomie, et le changement se fait sans interruption d’alimentation. Au-delà de la technologie, le cœur artificiel représente un véritable pont vers la vie. »

Quel recul clinique a-t-on aujourd’hui sur ce type de dispositif ?

« Les premières implantations nous ont beaucoup appris. Les patients étaient très sévèrement atteints, ce qui a permis d’identifier rapidement les axes d’amélioration : fiabilité des composants, réglages plus fins, meilleure anticipation des situations cliniques. Aujourd’hui, ces retours terrain nous permettent d’implanter des patients plus stables et d’envisager des durées de support plus longues. »

Quelles sont les principales limites actuelles ?

« La fiabilité technologique et la capacité de production. Le besoin médical est là, mais fabriquer un cœur artificiel reste extrêmement complexe sur le plan industriel. »

Peut-on imaginer, à terme, que le cœur artificiel remplace la greffe ?

« C’est clairement l’objectif à long terme. Cela passera par encore plus de fiabilité, de miniaturisation et de recul clinique. On n’y est pas encore, mais c’est la direction. »

Au-delà du patient, quels sont selon vous les enjeux majeurs pour le marché du cœur artificiel dans les prochaines années ?

« Les enjeux sont multiples : industrialisation, accès au remboursement, formation des équipes, et acceptation par les patients. Le besoin médical est là, mais pour passer à l’échelle, il faut sécuriser l’ensemble de la chaîne, de la production à l’usage. C’est un projet global, pas uniquement technologique. »

Décryptage agap2 :  pourquoi le cœur artificiel est un enjeu stratégique en Life Sciences ?

Le développement du cœur artificiel total illustre l’évolution du secteur des dispositifs médicaux vers des solutions toujours plus intégrées, mêlant mécanique, électronique embarquée, algorithmie et biomatériaux.

Pour les acteurs industriels, les enjeux dépassent la seule performance clinique : capacité de production, fiabilité long terme, accès au remboursement et acceptabilité sociétale conditionnent le passage à l’échelle. Autant de sujets sur lesquels l’expertise terrain, comme celle des spécialistes cliniques, joue un rôle clé.

À travers cet échange avec Pauline Devaux, agap2 affirme sa volonté de comprendre en profondeur le marché de la santé, d’écouter la voix des acteurs de terrain et de valoriser les expertises qui façonnent la médecine de demain.

Pour en savoir plus sur notre expertise en Life Sciences : rendez-vous ici

À PROPOS DE PAULINE :

Infirmière de formation, Pauline débute sa carrière en réanimation de chirurgie cardiaque, où elle exerce pendant plusieurs années. C’est dans ce contexte, en 2015, qu’elle accompagne pour la première fois un patient implanté d’un cœur artificiel : une expérience fondatrice qui marque la suite de son parcours.
Consciente de l’impact majeur que peuvent avoir les dispositifs médicaux innovants sur la prise en charge des patients, elle choisit alors d’élargir son champ de compétences. Elle intègre un master en marketing de la santé, puis complète son expertise par un diplôme universitaire dédié aux cœurs artificiels et aux assistances cardiaques. Ces formations lui permettent de faire ses premières armes au sein de grands acteurs de l’industrie des dispositifs médicaux, où elle développe une solide connaissance produit et marché.
Elle rejoint ensuite un acteur majeur de la conception du cœur artificiel en tant que spécialiste clinique. À ce poste stratégique, elle intervient à l’interface entre les équipes médicales et l’industriel, un rôle qu’elle résume ainsi : « être la pierre angulaire entre l’hôpital et l’industrie ».